Je travaille avec mes mains.
Cela n'a pas été toujours le cas (la faute à une activité professionnelle qui m'empêchait sans doute...).
Puis un jour, j'en ai eu marre de jouer avec la vacuité des chiffres, ce n'était pas ma vérité.
Je suis revenu à l'essentiel, j'ai appris à manier et suis devenu artisan tapissier-garnisseur. Connaissances techniques, apprentissage des gestes, acquisition d'un savoir-faire. Certes, la main travaille, mais elle se contente d'obéir, devient servile. Il me fallait aller plus loin dans la fabrique des choses, m'engager dans une démarche plus créatrice en m'efforçant de garder ce lien direct avec la matière. L'argile et le fusain, médiums primitifs au sens premier, se sont invités naturellement à cette expérimentation vers une expression directe, franche, sincère et sans artifice.
Modeler, c’est écraser, aplanir, pétrir, brutaliser, caresser, lisser, résister, repousser, produire une impulsion, un mouvement. Dynamique, réceptif et récepteur, la terre me donne toutes les occasions d’enregistrer mon geste. Elle s’anime, se forme, se déforme ou se conforme.
Dessiner au fusain, c'est aussi écraser, frotter, répandre. Dur, friable ou poudré, le fusain me propose une palette infinie de tons, de modulations de la lumière.
Dans ce dialogue, mon processus de création autour du visage est en perpétuelle évolution. Il peut s’inscrire dans une tradition plutôt classique, académique, retranscrire une ressemblance « réaliste ». Cela m’oblige à obéir à certaines règles anatomiques qui peuvent sembler parfois contraignantes et restrictives. Cette esthétique conventionnelle fondatrice va au final favoriser l’impulsion créatrice pour revenir à l’intuition et à la perception, à voir au delà de la ressemblance tout en percevant ce qui s'impose au regard.
Il ne s’agit plus de devenir le technicien le plus habile, mais plutôt d’aller à la source, de revenir à un soi originel. Avoir confiance en sa vision tout en ayant la capacité de se remettre en question. Apprendre, puis oublier ce qu’on a appris, s'affranchir des ses certitudes pour retrouver sa véritable nature. Pour cela, il me faut chercher le point de départ qui éveillera les sentiments, stimuler l’intuition pour entrer dans la création. Le thème demeure le visage, mais je me mets en situation d’improvisation et d’interprétation en laissant les choses venir, sans a priori : plus de modèle, juste la terre, mes mains, « un » visage. Ne plus travailler d’après nature, mais suivre un processus inverse en partant de son for intérieur. S’ouvre alors un vrai domaine de liberté en attaquant la matière dans une insatiable curiosité de la fabrique des choses. La main prend des risques, cherche, chemine, tente sa chance. Je lutte contre mes habitudes, provoque l’accident, m’abandonne… Remuer jusqu’au tréfonds, avancer, douter, découvrir, lâcher prise et se donner tout simplement la possibilité de voir quelque chose émerger. Le travail m’échappe : dans un souffle vital, une proposition, plurielle et incomplète surgit, directe, brute, unique. Défait des formes convenues, déconstruit, transfiguré, disloqué, le visage devient un lieu d'altérité, une énigme, un moment vrai, un appel muet qui permet de raccorder le spectateur à lui-même. Il parle, questionne, implore ou accuse. Une invitation à un étrange dialogue pour nous (re)connaître et faire jaillir ce que l’on ignore de soi...